Lorsque j'étais lycéen, je n'avais qu'une hâte, celle de gagner ma vie. Grenouille météo

Je sacrifiais, dès la fin de ma terminale, mon ambition de devenir un grand chirurgien, sur l'autel d'une liberté financière acquise plus rapidement, le seul problème est que professionnellement, je ne savais rien faire ! Toutefois j'étais prêt à réussir, il ne me manquait que l'occasion de montrer mes talents.

Une première chance me fut donnée, sous la forme d'un emploi-formation de technicien en agrométéorologie, dans une association climatologique Lot-et-Garonnaise.

Mon job consistait à établir des prévisions journalières, afin de les enregistrer sur le répondeur météo de la station. Pour cela je commençais par une visite à la station de météo-France toute proche, afin de récupérer leur bulletin pour la région, ensuite j'introduisais ma petite touche personnelle, après avoir mis le doigt mouillé au vent et observé la couverture nuageuse pour en apprécier son pourcentage. Puis c'était le rituel de l'enregistrement, je me souviens encore de l'introduction « Bonjour, voici le bulletin de prévision de l'association climatologique de ... », répétée tant de fois.

Il y avait aussi les rapports mensuels aux adhérents, à rédiger et à imprimer, car j'avais été promu responsable de la très vénérable offset AB DICK. Le retard sur l'envoi de ces rapports se chiffrait presque en années ! Celui-ci se comblait un peu lors des saisons ‘mortes’, c.-à-d. Automne et Hiver, pour s’accentuer pendant les saisons de grande activité; Printemps et Eté.

Au printemps le plus gros de l’activité était assuré par la prévention des gelées. Durant cette ‘campagne’, la justesse des prévisions journalières était très importante, il s’agissait d’évaluer le plus sérieusement possible le risque de gelée durant la nuit à venir, et de déclencher, si nécessaire, une veille in-situ.

Celui qui si collait, passait sa nuit entre le lit de camp et le jardin d’expérimentation.

Toutes les heures il fallait sortir relever les températures à différentes hauteurs du sol, à la seule lueur d’une lampe de poche, et une fois rentré au chaud, les reporter sur une courbe, afin d’estimer au mieux le moment ou il faudrait se saisir du téléphone et appeler la trentaine d’adhérents abonnés à l’ « alerte gelée ». Mes collègues féminines passaient ces nuits en binôme, avantage des règles professionnelles pour le « sexe faible ». Les hommes les assuraient seuls, et croyez moi c’était dur de se maintenir éveillé ! Tellement, qu’il m’est arrivé d’être réveillé par la sonnerie du téléphone, c’était un des adhérents qui appelait après voir constaté le gel sur ses arbres fruitiers, ensuite les coups de fil se sont enchainés, je n’ai pas eu à les appeler cette nuit là !

Quand on s’était « planté » sur l’évaluation du risque, et qu’aucune astreinte n’était en cours, notre patronne, qui passait ses nuits devant son thermomètre accroché au volet de sa cuisine, se chargeait de nous tirer de notre lit douillet pour que l’on aille rejoindre notre poste au plus vite. Cela arrivait plus que de nécessaire, le problème étant qu’elle souffrait d’une psychose aigue du degré Celsius défaillant.

En été nous menions deux campagnes de front, celle de la grêle et celle de l’irrigation. La campagne contre la grêle ne consistait plus qu’en un constat du nombre d’impacts de grêlons au m2 et de leurs la tailles, ceci afin de participer à une étude internationale sur ce phénomène. Le tir au « canon » comme disait les néophytes, et la lutte aérienne avaient été abandonnés en raison des différents accidents survenus. Le tir au canon consistait à lancer des fusées depuis le sol, ou plus exactement depuis les rampes fixées sur notre ‘Citroën 2cv F1’ de service, opération pittoresque, mais plutôt périlleuse. Moins cependant que le tir depuis le Cessna, porte ouverte, en plein orage ! Une expérience que l’on ne peut oublier, je vous assure que depuis je n’ai jamais réussi à retrouver une aussi belle lividité de peau !

Cette épique époque avait été immortalisé par le tournage d’un téléfilm avec comme acteur principal le présentateur Bernard Golay (pour les connaisseurs celui de « la Une est à vous »). La participation de notre équipe à la création de cette œuvre, aujourd’hui malheureusement introuvable*, consistant à agiter des plaques en fer pour simuler l’orage alors que les pompiers nous arrosaient copieusement dans un hangar de l’aérodrome.

La campagne irrigation reposait sur une bonne évaluation des besoins en eau des terres par analyse des carottages, et bien sur, à prévenir les producteurs adhérents afin qu’ils déclenchent le processus d’arrosage. Pour ceux que ça intéresse on procède ainsi : on pèse la ‘carotte’, on étuve, on repese la carotte, la différence de poids donne le poids de l’eau présente dans le sol, on en déduit le manque. Par la suite j’ai été formé pour utiliser une nouvelle méthode, plus ‘high-tech’; la ‘sonde à neutrons ‘ compteuse d’atomes d’hydrogène. Mais face aux risques encourus lors de l’utilisation et du transport de l’engin, j’ai vite renoncé, j’avoue être allergique aux trucs atomiques !

J’ai quitté de cet emploi afin de commencer une formation en informatique de gestion, métier offrant plus de débouchés mais nettement moins poétique …

(* Si vous avez une piste pour retrouver le téléfilm en question je suis preneur, merci d’avance.)